1. Le dessein de Zola en écrivant Les Rougon-Macquart ( Texte n°1 )
" Je désire montrer comment une famille, un petit groupe d'êtres se comporte en s'épanouissant pour donner naissance à dix, à vingt individus, qui paraissent, au premier coup d'oeil, profondément dissemblables, mais que l'analyse révèle comme intimement liés les uns aux autres. L'hérédité a ses lois, ainsi que la pesanteur.
Je tâcherai de trouver et de suivre, en résolvant la question double des tempéraments et des milieux, le fil qui conduit mathématiquement d'un homme à un autre homme. Et, quand je tiendrai tous les fils, quand j'aurai entre les mains tout un groupe social, je ferai voir ce groupe à l'oeuvre, je le créerai agissant dans la complexité de ses efforts, j'analyserai à la fois la somme de volonté de chacun de ses membres et la poussée générale de l'ensemble.
Les Rougon-Macquart, le groupe, la famille que je me propose d'étudier, a pour caractéristique les débordements des appétits, le large soulèvement de notre âge qui se rue aux jouissances. Partis du peuple, ils vont au pouvoir, au million, au génie et au crime, à l'héroïsme et à l'infamie. Ils s'irradient dans toutes les classes, ils racontent le Second Empire, depuis le guet-apens du coup d'État.
Cette étude, - étude physiologique et historique, - qui formera plusieurs épisodes, plusieurs volumes, est, en somme, L'Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire. Et le premier épisode, La Fortune des Rougon, doit s'appeler de son titre scientifique : " Les Origines " .
Emile Zola
( Brouillon du texte n°2, antérieur à 1870 )
( Texte n°2 )
" Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d'êtres, se comporte dans une société en s'épanouissant pour donner naissance à dix, à vingt individus qui paraissent, au premier coup d'oeil, profondément dissemblables, mais que l'analyse montre intimement liés les uns aux autres. L'hérédité à ses lois comme la pesanteur.
Je tâcherai de trouver et de suivre, en résolvant la double question des tempéraments et des milieux, le fil qui conduit mathématiquement d'un homme à un autre homme. Et quand je tiendrai tous les fils, quand j'aurai entre les mains tout un groupe social, je ferai voir ce groupe à l'oeuvre comme acteur d'une époque historique, je le créerai agissant dans la complexité de ses efforts, j'analyserai à la fois la somme de volonté de chacun de ses membres et la poussée générale de l'ensemble.
Les Rougon-Macquart, le groupe, la famille que je me propose d'étudier a pour caractéristiques le débordement des appétits, le large soulèvement de notre âge, qui se rue aux jouissances. Physiologiquement, ils sont la lente succession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race, à la suite d'une première liaison organique, et qui détermine, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race, les sentiments, les désirs, les passions, toutes les manifestations humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms convenus de vertus et de vices. Historiquement, ils partent du peuple, ils s'irradient dans toute la société contemporaine, ils montent à toutes les situations, par cette impulsion essentiellement moderne que reçoivent les basses classes en marche à travers le corps social, et ils racontent ainsi le Second Empire à l'aide de leurs drames individuels, du guet-apens du coup d'État à la trahison de Sedan.
Depuis trois années, je rassemblais les documents de ce grand ouvrage, et le présent volume était même écrit, lorsque la chute des Bonaparte, dont j'avais besoin comme artiste, et que toujours je trouvais fatalement au bout du drame, sans oser l'espérer si prochaine, est venue me donner le dénouement terrible et nécessaire de mon oeuvre. Celle-ci est, dès aujourd'hui, complète; elle s'agite dans un cercle fini; elle devient le tableau d'un règne mort, d'une étrange époque de folie et de honte.
Cette oeuvre, qui formera plusieurs épisodes, est donc, dans ma pensée, l'Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire. Et le premier épisode : La Fortune des Rougon, doit s'appeler de son titre scientifique : Les Origines. "
Emile Zola
Paris, le 1er juillet 1871. ( Préface des Rougon-Macquart )
2. L'arbre généalogique des Rougon-Macquart ( Texte n°3 )
Lettre à M. le Rédacteur en Chef du Bien public
" Mon cher Confrère,
Vous me demandez l'arbre généalogique des Rougon-Macquart, et vous faites valoir avec raison que cet arbre aurait quelque intérêt pour vos lecteurs au moment où vous publiez Une page d'amour, cette oeuvre de demi-teinte. Jusqu'à présent, je n'ai voulu le communiquer à personne, pour ne pas déflorer les romans qu'il me restait à écrire. Mais, aujourd'hui, huit volumes ont paru, je juge l'ouvrage assez avancé, et j'ai en outre d'autres raisons qui me déterminent à vous satisfaire.
On m'a reproché de courir après l'actualité, de profiter du scandale, de jeter dans la circulation, à l'instant précis, les livres qui pouvaient faire tourner la tête aux gens. On m'a reproché d'aller à l'aventure, de n'obéir qu'à un besoin de tapage, de manquer totalement de composition, de charpente générale. J'ai laissé dire. La vérité est que le tableau que je vous envoie a été dressé tel qu'il est en 1868, avant que j'eusse écrit un ligne des Rougon-Macquart; et, d'ailleurs, cela devrait être bien évident pour les personnes qui ont lu le premier roman, La Fortune des Rougon, dans lequel je n'aurais pu poser les origines de la famille, du groupe d'individualités que j'étudiais, sans avoir arrêté nettement la filiation et les âges. Songez que mes personnages s'agitent dans une période de dix-huit ans seulement, et que j'ai voulu mettre face à face quatre générations.
Depuis 1868, je remplis le cadre que je m'étais imposé, l'arbre généalogique en marche pour moi les grandes lignes, sans me permettre d'aller ni à droite ni à gauche. Je dois le suivre strictement, il est en même temps ma force et mon régulateur. Chaque roman arrive à l'époque fixée. Les conclusions finales sont toutes prêtes. J'ajouterai que, dans ma pensée, le tableau ci-joint a été dressé par Pascal Rougon, un médecin membre de la famille, et qu'il sera publié dans le dernier roman, dont ce médecin doit être le personnage central; il l'éclairera alors et le complétera par ses commentaires de savant.
Il serait trop long d'indiquer ici tous les livres de physiologie que j'ai consultés; je citerai seulement l'ouvrage si remarquable du Dr Lucas, L'Hérédité naturelle, où les curieux pourront aller chercher des explications sur le système physiologique qui m'a surtout servi à établir l'arbre généalogique des Rougon-Macquart.
Naturellement, j'ai supprimé de ce tableau tous les renseignements trop précis qui pourraient nuire à l'intérêt des douze romans qui ne sont point encore faits. Mais si des détails manquent volontairement, tous les personnages sont là, avec leurs âges et leurs degrés de parenté. Plus tard, seulement, leur rôle naturel et social sera définitivement indiqué, et les commentaires enlèveront aux mots techniques ce qu'ils ont de barbare. D'ailleurs, les lecteurs peuvent déjà faire une bonne partie de ce travail.
Publiez donc ce travail, mon cher confrère. Je désire une seule chose, c'est qu'une fois pour toutes il démontre que les romans publiés par moi depuis bientôt neuf ans, dépendent d'un vaste ensemble, dont le plan a été arrêté d'un coup et à l'avance, et que l'on doit par conséquent, tout en jugeant cahque roman à part, tenir compte de la place harmonique qu'il occupe dans cet ensemble. On se prononcera ès lors sur mon oeuvre plus justement et plus largement.
Bien cordialement à vous. "
Emile Zola